Docteur Hocquard, Une Campagne au Tonkin (Paris, Arléa, 1999, 683 p.).
Texte accompagné de 229 gravures originales. Réédition critique (présentation, notes et bibliographie) par Philippe Papin.
& Introduction
&
Charles-Édouard Hocquard, un médecin militaire
& Chronologie et géographie d’un itinéraire
&
La photographie, entre passion et mission
& Une iconographie exceptionnelle
& Un merveilleux peintre "des travaux et des
jours"
& Curiosité, estime et sympathie
&
Texte et contexte
& En
marge de la préface : le contexte historique
& Bibliographie
et note sur la présente édition
" Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est. "
Marcel Proust, La
Prisonnière
Les récits de voyages sur les terres de l’actuel ViÖt-Nam ne sont pas une rareté. Depuis l’extraordinaire récit de Samuel Baron, publié en 1680, de nombreux auteurs occidentaux ont laissé des écrits relatant leurs pérégrinations dans l’Empire du §¹i-ViÖt, sur les côtes de l’Annam, de la Cochinchine ou au " royaume du Tong-King " : William Dampier en 1688, Thomas Bowyear en 1695, Pierre Poivre en 1749, l’abbé Richard en 1778 (à partir de documents laissés par l’abbé de Saint-Phalle), John Crawfurd en 1822, Léon Dutreuil de Rhins en 1876, Jules Harmand en 1875-1877, le docteur Challan de Belval en 1886... Lorsqu’il s’agit d’obtenir des informations sur les itinéraires, la géographie, la situation religieuse ou le trafic des marchandises, ces récits extrêmement précieux n’ont d’ailleurs pas échappé à la vigilance des historiens qui, par endroits, les mobilisent à l’appui de telle ou telle assertion. Le plus souvent, cependant, c’est presque à titre d’illustration que l’on cite un extrait de ces ouvrages, à la manière d’une vignette ou d’un ornement destinés à agrémenter la lecture et, surtout, à renforcer la démonstration. C’est ainsi que, par exemple, Baron est fréquemment convié à décrire l’activité commerciale de l’ancien Hµ-Néi tandis que Bowyear est chargé des marchandises de Cochinchine et l’abbé Richard des questions religieuses. Parce qu’ils illustrent et éclairent, parce qu’ils sont par nature dotés d’un incontestable effet de " vivant " et qu’ils apportent un peu de couleurs au passé, ces extraits de relations de voyages occupent une place particulière dans le discours historien.
L’ouvrage du docteur Hocquard a d’autant moins échappé à la règle qu’il fourmille de renseignements sur le ViÖt-Nam de la fin du xixe siècle et, plus singulièrement, sur l’existence quotidienne de populations que l’historien a parfois du mal à saisir. L’ouvrage est une mine de scènes de la vie de tous les jours, une avalanche de descriptions précises : vendeuses de marché, comédiens ambulants, musiciens, enterrements, mariages, rites religieux, justice et injustices de ce bas monde... Notre auteur prend son temps, il raffole du détail, et ses observations sont d’autant plus précieuses qu’il se trompe rarement, ne juge jamais, hésite parfois mais décrit toujours très fidèlement, à la manière d’une photographie, ce qu’il voit ou ce qu’il entend.
Hocquard est donc souvent cité mais, et il faut le souligner d’emblée, à la différence des autres ouvrages du même type – à la différence des récits de Baron ou de Poivre par exemple –, les emprunts faits à Une campagne au Tonkin jouent rarement comme de simples " vignettes ", ils ne sont pas destinés à corroborer une affirmation d’historien ni à illustrer un propos venu d’ailleurs, ils ne sont jamais de purs ornements. Cela s’explique essentiellement par la nature du texte. Celui-ci s’attarde peu sur le détail des opérations militaires, il n’évoque les faits historiques que de manière latérale, comme un cadre global qu’il convient certes de poser, mais avec légèreté, sans trop insister. Le vrai propos de l’auteur est ailleurs, et singulièrement dans les éclaircissements qu’il donne sur le fonctionnement de la société vietnamienne de ce temps. Si, par exemple, il relate en quelques lignes les raisons militaires de la campagne de la rivière Claire, c’est surtout aux rites qui entourent la procession funéraire rencontrée en chemin qu’il s’intéresse. Il leur consacre seize pages, d’une densité époustouflante, qui nous apprennent des faits que, sans lui, nous ignorerions.
Bien loin d’avoir rédigé un catalogue d’observations ou une nomenclature de l’exotisme fin de siècle, le docteur Hocquard a eu pour ambition d’expliquer et de rendre intelligible ce qu’il a vu. Finalement, ce qui le distingue de ses prédécesseurs et ce qui, en même temps, rend son récit à la fois si complexe, si utile et si savoureux, c’est qu’à l’extrême précision de ses descriptions s’ajoute un véritable souci d’analyse et de mise en contexte.
Charles-Édouard Hocquard, un médecin militaire
La vie de Charles-Édouard Hocquard n’est malheureusement pas bien connue. L’essentiel des informations que nous possédons provient des archives du Service historique de l’armée de terre, à Vincennes, notamment de son livret militaire qui fournit une chronologie assez précise de ses affectations. Fils de Marie Demange et de Pierre-Édouard Hocquard, tanneur de son état, notre auteur est né le 15 janvier 1853, à Saint-Nicolas du Port, en Meurthe (actuelle Meurthe-et-Moselle), non loin de Nancy. Entré en octobre 1873 comme médecin-élève à l’école de Santé militaire du Val-de-Grâce, d’où il sortit bien classé (dix-neuvième sur quatre-vingt-dix), il y devint stagiaire deux ans plus tard après avoir passé son doctorat, puis il fut muté à l’hôpital militaire de Lyon en tant que médecin aide-major de 2e classe. Promu 1ère classe, il passa en janvier 1878 au 16e régiment de chasseurs à cheval, puis, trois mois plus tard, au 99e régiment d’infanterie de Lyon, où il demeura pendant quatre ans. Hormis un court séjour au 105e régiment d’infanterie (de novembre 1882 à mars 1883), Hocquard passa les années 1882-1883 en détachement à l’hôpital thermal de Bourbonne-les-Bains. Durant toute cette période, celle qui précède son départ pour le ViÖt-Nam, Hocquard s’est attelé à la rédaction d’une série de brochures médicales sur lesquelles il a, par la suite, fondé sa réputation de médecin. Entre 1876 et 1883, en effet, on ne compte pas moins de quatre articles et six opuscules ayant trait principalement à l’étude de l’œil – c’est essentiel – et notamment une Iconographie photographique appliquée à l’ophtalmologie (1881), annonciatrice de l’impor-tance accordée par notre auteur à la photographie qui, nous le verrons, joue un rôle essentiel dans Une campagne au Tonkin.
En juillet 1883, il fut promu médecin-major de 2e classe au 82e régiment d’infanterie et, de là, volontaire pour participer à l’ambulance du corps expéditionnaire au Tonkin. Une campagne au Tonkin commence ainsi : " Le 3 janvier 1884 une dépêche ministérielle m’annonçait que j’étais désigné, sur ma demande, pour accompagner, comme médecin des ambulances, les troupes envoyées au Tonkin sous les ordres du général Millot. J’étais rendu à Toulon le 9, et le 11 je prenais la mer... ". À la fois sujet et objet du présent ouvrage, sa campagne au Tonkin se déroula du 11 janvier 1884 au 31 mai 1886.
Nul doute que ces deux années de campagne constituèrent un tremplin pour sa carrière. Les rapports militaires ne tarissent pas d’éloges : " Médecin instruit, très adroit et très intelligent ; a beaucoup d’avenir. " (1886) ; " Il a, pendant la première épidémie cholérique, rendu les plus grands services en colonne à Bac-hat, Viêt-tri ; il est exceptionnellement robuste, intelligent, capable, serviable et instruit dans toutes les branches de l’art. " (1886) ; " Excellent serviteur : intelligent, instruit et dévoué. A soigné avec beaucoup de sang-froid les blessés sur les champs de bataille. Sujet d’avenir. " (1885) ; " Très vigoureux, formé par la campagne du Tonkin aux exigences du service en guerre, M. Hocquard est très actif, très dévoué, serviable et sympathique, instruit, bon chirurgien ; il aime le travail et a tout particulièrement en France étudié les maladies des yeux ; il a toutes les qualités morales et intellectuelles qui assurent et justifient un rapide et brillant avenir. " (1885) ; " Très aimé comme homme, le docteur Hocquard est aussi très apprécié comme médecin. " (1885).
À son retour en France, après un très court passage à Paris, Hocquard fut nommé, le 18 novembre 1886, médecin-major de 1ère classe (c’est le grade qui figure sur la couverture du livre publié en 1892) au 6e régiment d’infanterie. Ce fut son plus long poste puisqu’il y resta huit années de suite, sans interruption, sans doute pour se remettre des fatigues endurées au ViÖt-Nam. C’est durant cette période passée à Sens, au n° 4 de la rue Abélard, qu’il épousa Jeanne Quenouille, originaire de la ville et sa cadette de douze ans, dont il eut un fils. À cette époque, un rapport laconique de l’armée le décrit ainsi : " 1,72 m., cheveux châtains, yeux bleus, très intelligent, comprend l’allemand avec un dictionnaire "... Durant ces années calmes, Hocquard se consacra à ses souvenirs du Tonkin et à la relecture des innombrables notes prises en 1884-1886. Sous le titre " Trente Mois au Tonkin ", son récit de voyage parut d’abord dans la revue Le Tour du Monde en cinq longues parties publiées de 1889 à 1891. L’année suivante, en 1892, au prix de quelques très légères corrections et désormais intitulé Une campagne au Tonkin, le texte fut publié par Hachette dans son intégralité. C’est cette édition que nous présentons ici.
Aux archives, les états de service du docteur Hocquard comportent, pour l’année 1894, la mention mystérieuse : " en mission spéciale à l’île de Madagascar " (sous protectorat français depuis 1884), du 7 au 17 décembre. Cette mention apparaît plusieurs fois, sans commentaire particulier. Renseignements pris, Hocquard avait été chargé de trouver un emplacement pour établir le sanatorium destiné aux troupes françaises, et cette mission avait guidé ses pas vers le port de Diégo-Suarès (actuellement Antseranana), au nord de l’île, mais aussi dans les îles Comores (sous protectorat depuis 1886). Un mois après son retour de mission, il repartait à Madagascar comme directeur du service de santé du corps expéditionnaire : outre une promotion au grade de médecin-principal, il tira de son séjour d’une année, jusqu’au 30 janvier 1896, la matière d’un ouvrage intitulé L’Expédition de Madagascar, journal de Campagne (Hachette, 1897).
La suite de la carrière de Hocquard est sans surprise : médecin-chef à Saint-Cyr en mars 1896, responsable des salles militaires des hospices d’Arras et de Besançon, directeur du service de santé militaire du 8e puis du 13e corps d’armée (1902 à 1910), puis, finalement, directeur de l’école du service de santé militaire de Lyon en février 1910. Atteint d’une grippe infectieuse, il mourut dans cette ville, à son domicile, le 11 janvier 1911, et il fut inhumé quelques jours plus tard à Sens.
On aurait aimé en savoir davantage sur la vie privée du personnage, mais aucun document ne permet d’évaluer son niveau de fortune, son genre de vie, ses relations sociales ou sa vie familiale. Nous n’avons pu retrouver la trace de son fils, ni d’aucun de ses éventuels descendants. On ne connaît pas non plus les rapports qu’il entretenait avec ses éditeurs ni, d’une façon plus générale, la manière dont il a rédigé ses ouvrages.
Bien que fort peu abondante en détails sur sa vie privée, cette courte biographie n’est cependant pas inutile en ce qu’elle définit assez bien l’itinéraire de Hocquard. Celui-ci était un militaire de carrière, un participant actif (à sa manière) et volontaire aux campagnes coloniales, certes, mais son activité médicale et sa double passion pour l’écriture et la photographie le plaçaient un peu en marge de l’armée. Son récit de voyage n’est ni celui d’un simple soldat (du type Journal d’un Marsouin au Tonkin de Louis Sarrat), ni celui d’un administrateur, fût-il militaire (comme Jules Masson et ses Souvenirs de l’Annam et du Tonkin.) Et c’est précisément de cette situation singulière que la relation de notre auteur tire toute sa force et toute sa véracité : elle lui a permis d’éviter à la fois la platitude de la chronique martiale et l’écueil du discours partisan.
Chronologie et géographie d’un itinéraire
Une campagne au Tonkin relate le voyage effectué par le docteur Hocquard entre le 11 janvier 1884, date de son embarquement à Toulon, jusqu’au 19 avril 1886, date de son rapatriement vers la France. Parce qu’il existe quelques erreurs et omissions de dates dans le texte, il n’est pas toujours aisé de suivre pas à pas notre auteur et de reconstituer la chronologie précise de ses déplacements. En effet, à côté de bénignes confusions portant sur les jours (par exemple, le départ pour S¬n-T©y eut lieu non le 6 mais le 7 avril 1884, le retour à §ång-§¨ng non le 27 mais le 24 février 1885, le TÕt de l’année 1886 tombait le 4 février et non le 18 janvier, etc.), il existe encore, dans cet ouvrage, des lacunes importantes qui peuvent couvrir plusieurs mois. Nous ne savons rien des activités de l’auteur entre mi-février et mi-avril 1886, ni même les raisons pour lesquelles il séjourna si longtemps (trois mois, de juillet à début octobre 1884) dans le bas delta du Tonkin ; entre la mi-octobre et le début du mois de décembre de l’année 1884, alors qu’il se trouve dans les montagnes du Nord-Est, autour de l’actuelle B¾c-Giang, Hocquard ne souffle mot de ses occupations ou de ses déplacements…
Retracer l’itinéraire emprunté par notre auteur reste néanmoins possible. Pour plus de clarté, nous l’avons fait figurer sur les cartes ajoutées au début de ce volume. Arrivé en baie de H¹-Long à la mi-février 1884, Hocquard passe quinze jours à Hµ-Néi puis, le 8 mars, il part pour B¾c-Ninh, dont il revient le 24 du même mois. Du 6 au 20 avril, il découvre S¬n-T©y, la région de la rivière Noire et Hng-Ho¸ (à une trentaine de kilomètres de l’actuelle Phó-Thä) et, après deux mois de repos à Hµ-Néi, il passe trois longs mois dans le sud du delta, autour des villes de Nam-§Þnh, Ninh-B×nh et Phñ-Lý (du 30 juin au 2 octobre). Le lendemain même de son retour à Hµ-Néi, il est désigné pour accompagner une colonne militaire au-delà de Phñ L¹ng Th¬ng (actuelle B¾c-Giang) ; sitôt revenu, le 2 décembre, " un quart d’heure après [son] arrivée ", il embarque pour une reconnaissance sur la rivière Claire qui le mène aux portes de Tuyên-Quang. Du 25 janvier jusqu’à la fin du mois de mars 1885, il accompagne les troupes mobilisées pour la campagne de L¹ng-S¬n et parvient jusqu’à la frontière de Chine. De fin mars à début septembre, six mois d’immobilité à Hµ-Néi, se traduisent dans le récit par une pause narrative (chapitre XX) où l’auteur examine la question de la piraterie et celle de l’enseignement. En septembre, il accomplit son deuxième périple sur la rivière Noire, qu’il remonte, cette fois, jusqu’à Hµo-Tr¸ng, dans l’actuelle province de Hoµ-B×nh (du 5 septembre à courant octobre 1885), puis il s’engage sur le cours de la rivière Claire avant de faire demi-tour pour rejoindre Hµ-Néi (à une date non précisée). Enfin, le 30 décembre 1885, en compagnie de son ami le peintre Gaston Roullet, l’infatigable docteur Hocquard quitte le Tonkin pour gagner l’Annam, où il parcourt à pied la route Mandarine qui, à travers le col des Nuages, unit Tourane (§µ-N½ng) à HuÕ. Entre la fin mars et le début du mois d’avril 1886, il regagne le Nord d’où il s’embarque, le 19 avril, pour la France.
Compte non tenu des trois mois de trajet, aller et retour, entre la France et le Tonkin, le docteur Hocquard a séjourné au ViÖt-Nam pendant vingt-six mois, entre la mi-février 1884 et la mi-avril 1886. Il est resté plus de dix mois à Hµ-Néi – six mois d’affilée en 1885, le reste par courtes périodes de dix ou quinze jours –, ce qui explique que cette ville soit si bien et si abondamment décrite dans le présent ouvrage (la moitié du chapitre I et les chapitres II, III, VI, X, XI, soit un cinquième de l’ouvrage). Mais l’essentiel du séjour de Hocquard s’est cependant effectué dans les campagnes. Au total, il a participé à huit expéditions ou voyages de reconnaissance (indiqués sur les cartes par les lettres de a à h) : deux par la rivière Noire ; un par la rivière Claire ; deux autour de B¾c-Giang et, au-delà, L¹ng-S¬n ; un à B¾c-Ninh ; un au sud du delta ; un en Annam central. En chiffres ronds, ces excursions se distribuent ainsi : quatre mois dans le delta du fleuve Rouge, quatre mois dans le centre du pays, et sept mois dans les zones montagneuses du Nord (la moitié à l’est, l’autre à l’ouest). Reporté sur un croquis, l’itinéraire de Hocquard représenterait une étoile, avec Hµ-Néi au centre, dont les six branches s’étireraient jusqu’à H¶i-Phßng, L¹ng-S¬n, Tuyªn-Quang, Hoµ-B×nh, Ninh-B×nh et, vers le sud, HuÕ et §µ-N½ng. Depuis les zones peuplées d’ethnies minoritaires jusqu’au cœur de la civilisation viÖt du delta, depuis les villages de montagnes jusqu’aux bourgades de la plaine, et depuis les collines rases jusqu’aux étendues verdoyantes des terroirs rizicoles : Hocquard a vu cette diversité des hommes et des paysages, qu’accompagne celle du climat, et son expérience du pays est réelle. Le fragment du ViÖt-Nam aperçu par notre auteur était, somme toute, un fragment représentatif. Si l’on ajoute qu’il est passé par de nombreux petits villages, coupant souvent à travers les champs et les rizières, et qu’il a emprunté à la fois les routes, les sentiers de montagne, les chemins de halage et les voies fluviales, on comprendra à quel point sa connaissance du pays et sa pratique du " terrain ", comme l’on ne disait pas encore, sont venues pallier les inévitables lacunes liées à la brièveté de son séjour.
La photographie, entre passion et mission
Sa passion pour la photographie faillit bien valoir à Hocquard de sérieux ennuis avec l’administration militaire. Dans le " feuillet technique " le concernant, à la date du 8 août 1886, on trouve en effet une note du directeur de l’inspection générale du service de santé ainsi formulée :
" M.
Hocquard a été détaché à la Mission de la rivière Noire et à celle de Hué pour
continuer l’œuvre de topographie photographique et l’album artistique qu’il
avait spontanément entrepris pendant la période militaire de l’expédition.
C’est M. Hocquard qui a fait l’album photographique médaillé à l’exposition
d’Anvers. Il y aurait là un danger pour sa carrière si l’extension de ce talent
extra-professionnel n’était le résultat de circonstance de force majeure, et M.
Hocquard a trop de sens, il est trop attaché à son état, pour ne pas s’en
garantir... "
Cette note nous montre d’abord que tout n’a pas toujours été facile pour notre auteur qui, en dépit des appréciations élogieuses citées plus haut, a dû par moments se heurter à la hiérarchie militaire. Le reproche fait à Hocquard concerne une série de neuf albums renfermant deux cent dix-sept clichés du Tonkin, série qui ne faisait pas partie de la sélection officielle des produits envoyés par l’armée mais qui avait tout de même remporté une médaille d’or à l’Exposition universelle d’Anvers en mai 1885 ; deux mois plus tard paraissait chez l’éditeur parisien H. Cremnitz une série de deux cents photographies des années 1884-1885, et, en mai 1886, une publicité évoquait la parution prochaine, chez le même éditeur, d’une deuxième édition, comprenant cette fois quatre cents vues du Tonkin.. Mais, ni à Anvers ni dans les premières éditions publiées, le nom de Hocquard n’apparaît nulle part. Jusqu’en 1889 tout au moins, notre auteur-photographe demeure plongé dans l’ombre. Avec Nicole Célestin, nous pensons donc que c’est certainement Cremnitz lui-même qui, conscient de la valeur des clichés, avait déposé à Anvers la collection de Hocquard, probablement avec l’accord de celui-ci (comment expliquer autrement que l’éditeur ait pu la posséder ?). Mais la note citée ci-dessus explique le courroux des autorités militaires : elles considéraient en effet que ces clichés leur appartenaient puisqu’ils avaient été pris, en tout ou en partie, pendant des missions de " topographie photographique ". Travaillant pour l’armée, soumis à ce titre au devoir de réserve, Hocquard n’avait, selon elles, aucun droit à publier ou, du moins, cette publication aurait dû être soumise à autorisation. Jusque-là, c’était d’ailleurs la règle pour les articles scientifiques ou même pour les premières photographies de Hocquard, publiées dans L’Illustration en 1885 mais communiquées au journal directement par le ministère de la Guerre et non par l’auteur. En divulguant des clichés sans autorisation, Hocquard commettait une entorse au règlement qui, dit la note, présentait " un danger pour sa carrière ".
L’information est intéressante parce que, dans son ouvrage (publié en 1892), Hocquard ne souffle mot de la question : il se présente toujours comme un simple médecin des ambulances – même à HuÕ et à la rivière Claire – et n’évoque jamais son rôle de photographe de l’armée. Cette mission officielle de topographie explique pourtant deux choses : d’abord que, avant 1889, le nom de Hocquard ne figure pas sur les albums exposés à Anvers et publiés par Cremnitz, ni l’éditeur ni l’auteur ne souhaitant se mettre dans une position embarrassante vis-à-vis des autorités militaires, ensuite l’extrême réserve avec laquelle l’auteur aborde la question de la photographie dans son récit (en tout et pour tout six allusions très discrètes) alors que celle-ci occupe une place centrale non seule-ment dans sa vie de tous les jours mais aussi dans l’économie d’ensemble de l’ouvrage, le texte renvoyant sans cesse à l’image.
Cette petite note du directeur du service de santé modifie dès lors la perspective : non plus seulement un Hocquard passionné de photographie et amateur éclairé, mais un soldat en charge d’une mission militaire qui consistait à se servir d’une chambre photographique dans le but de relever la topographie de certains points du Tonkin et de l’Annam. On s’étonne donc un peu moins du flou parfois entretenu sur ses activités et sur la chronologie de ses déplacements, et l’on comprend davantage pourquoi les paysages (que représente un tiers des clichés) sont si bien décrits et pourquoi Hocquard photographiait plusieurs fois un même site, sous différents angles. Mais, en même temps, on comprend davantage aussi le personnage, qui devait éprouver une réelle difficulté à articuler ensemble son métier de médecin, sa passion de photographe et son état de militaire. À propos de la batataille de B¾c-Ninh, il écrit significativement : " J’assiste au combat comme à un spectacle ".
Une iconographie exceptionnelle
Bien que la page de couverture d’Une campagne au Tonkin annonce deux cent quarante-sept gravures et deux cartes, l’ouvrage comporte en réalité deux cent vingt-cinq gravures et quatre cartes ou croquis, ce qui représente un volume iconographique exceptionnel pour ce type d’ouvrage. Les photographies de Hocquard n’étaient pas les premières. Dans L’Illustration, les épisodes " à rebondissements " de la conquête du Tonkin avaient déjà été largement illustrés par des clichés de Fillion (agence Havas). Mais, à partir de 1885, celui-ci est évincé et, désormais, Hocquard domine la scène, probablement parce que son statut de militaire lui donnait plus de facilités pour voyager dans le pays et le photographier. Nous l’avons dit, Hocquard est fort peu prolixe sur son passe-temps favori. Il ne fournit aucun détail sur l’appareil photographique ou la chambre noire qui lui servait à impressionner des plaques, probablement au format 13x18, et nous ignorons s’il développait lui-même ses clichés ou bien s’il les donnait à l’une des nombreuses boutiques, souvent tenues par des Japonais, qui existaient alors à Hµ-Néi.
Ce n’est qu’en 1896, dans L’Illustration, que des photographies purent être imprimées en direct pour la première fois. Avant cette date, et donc pour Une campagne au Tonkin paru en 1892, seules les gravures étaient susceptibles d’être imprimées : avant la publication, l’éditeur devait donc nécessairement passer par le travail d’un graveur. Celui-ci était censé reproduire à l’identique le cliché original, mais il lui faisait fréquemment subir quelques modifications, soit pour faciliter la mise en page du livre, soit pour recadrer la scène sur son sujet principal, soit (le plus souvent) pour ajouter à l’image sa propre " marque de fabrique ". C’est par exemple le cas de la gravure représentant la " Rue principale de B¾c-Ninh " (p. 151) : par rapport au cliché original de Hocquard, le graveur a rétréci la perspective, faisant disparaître toute la partie inférieure du pilier d’une pagode au premier plan, et il a cru bon d’ajouter lui-même, pour faire " plus vrai ", les deux personnages que l’on voit se promener au milieu de la rue...
À la fois du point de vue technique et du point de vue de la composition, les clichés de Hocquard sont d’une qualité exceptionnelle. Mais que représentent-ils ? Que nous donnent-ils à voir ? Pour répondre à ces questions, essayons d’abord de dénombrer et de classer les gravures d’Une campagne au Tonkin selon une série de thèmes.
|
Thèmes |
Nombre |
Proportion |
|
Personnages – scènes de la vie quotidienne |
67 |
29 % |
|
Personnages – individus isolés et en pose |
40 |
17 % |
|
Paysages |
66 |
29 % |
|
Sites |
37 |
16 % |
|
Objets inanimés |
15 |
7 % |
|
Cartes et croquis |
4 |
2 % |
|
Total |
229 |
100 % |
De toute évidence, et ces résultats ne sont pas surprenants pour qui a lu Hocquard, ce sont donc d’abord les hommes qui intéressaient notre auteur : ils sont le sujet de 46 % du total des photographies, presque d’une image sur deux. Ils sont saisis selon deux modes qu’il nous a paru intéressant de distinguer : d’abord les scènes de la vie quotidienne, où les hommes sont peints sur le vif alors qu’ils s’adonnent à une activité bien définie (29 %), ensuite les portraits " en gros plan ", qui présentent, en pose, tel ou tel personnage isolé de son contexte (17 %).
Dans le premier cas, on trouve surtout des scènes de labeur : l’incrusteur redressant sa lime, le charcutier ambulant, les vendeurs de confiseries, les porteurs, les fameux " barbiers-auricures ", les paysans courbés sous la palanche ou bien décortiquant le riz, le laboureur avec son buffle ou en train d’irriguer sa rizière à la main, les restaurateurs " en plein-air ", les vendeuses de charbon, les potiers et les forgerons, le marché des chiens ou de la mercerie, l’artisanat du coton, le vieillard aveugle, moitié devin et moitié guérisseur, déambulant dans le village à la recherche de clients crédules, etc. C’est donc le monde du travail qui a attiré l’attention de Hocquard, non seulement le travail du paysan dans la rizière – ce n’était pas encore un " cliché " à l’époque –, mais aussi les mille et une petites activités complémentaires, issues du commerce et de l’artisanat, à la campagne comme à la ville. Il faut souligner à quel point est remarquable cette vision, toute pointilliste, qui brode sur la longue durée du travail rizicole les innombrables fils constituant la vie des populations vietnamiennes de cette époque. Par sa précision et sa véracité, par sa capacité à saisir la diversité, le " coup d’œil " de Hocquard est admirable. À côté de ces scènes laborieuses, les gravures présentent une série de tableaux de la vie quotidienne qui sont moins nombreux – une vingtaine – mais tout aussi passionnants : les dis-tractions populaires (orchestres, jeux, théâtre), les cérémonies et les rites (mariages, funérailles, cultes aux ancêtres), les élites locales (mandarin, chef de district, notables, lettrés).
Mais notre auteur présente aussi des individus, des personnages déterminés, qui sont photographiés de très près, presque en gros plan, parce qu’ils sont par eux-mêmes représentatifs. Ce n’est plus le petit peuple que donne à voir Hocquard, mais des personnages que le portrait élève à la dignité de fonctions, de figures ou d’emblèmes. Semblable à un écrin précieux, destiné à rehausser l’épure, le cadre architectural ou mobilier dans lequel ces figures sont présentées vient d’ailleurs en souligner la signification symbolique (les outils de l’autorité, le mobilier des riches citadins, les instruments du lettré), en même temps qu’ils fournissent d’intéressantes indications sur les modes de vie du ViÖt-Nam traditionnel. Or, là encore, il y a une thématique sous-jacente : le pouvoir, avec les portraits des ambassadeurs vietnamiens et chinois, d’un gouverneur de province (tæng-®èc), d’un directeur des études (®èc-häc), d’un mandarin, d’un chef de village ; la guerre, avec un officier français, des tirailleurs cochinchinois et des prisonniers ; la Chine, avec les portraits d’un chef de congrégation, de soldats de l’armée régulière, de " pirates ", de Pavillons-Noirs, de représentants de commerce à Nam-§Þnh ; le peuple, avec un coolie, un pauvre diable vêtu d’un simple manteau de feuilles, un boy, une jeune-fille avec son grand chapeau rond...
Cette importance accordée aux hommes est capitale dans l’ouvrage de Hocquard. C’est d’abord d’eux qu’il est question dans Une campagne au Tonkin. Le texte n’est d’ailleurs pas en retrait par rapport à l’image. Il est évidemment plus difficile d’en prendre la mesure, mais la simple lecture du récit montre à quel point notre auteur y est sensible : là encore, la métaphore de la plaque photographique s’impose.
Un merveilleux peintre " des
travaux et des jours "
Dans le récit de Hocquard, texte et images sont indissolublement liés par un perpétuel jeu de renvois spéculaires, soit que le texte commente l’image et lui apporte des précisions complémentaires, soit qu’au contraire celle-ci amène une information ou un sentiment nouveaux. Parmi mille exemples, songeons aux deux gravures représentant une scène de décollation (chapitre XIV) accompagnées par un texte où rien ne manque : attaché à un piquet de bambou à côté du cercueil prêt à recevoir sa dépouille, le condamné incline la tête ; le bourreau lui dégage le cou, relève ses cheveux et crache " un jet de salive colorée en rouge par la chique de bétel " à l’aide duquel il marque du doigt sur la nuque du condamné l’emplacement où devra porter le coup ; le mandarin fait un signe de la tête, et " le bourreau saisit son sabre à deux mains ; la large lame décrit dans l’air un demi-cercle lumineux, la tête vole et roule sur le sol en avant du tronc, qui s’affaisse, tandis qu’un jet de sang rouge s’échappe des artères ouvertes ". Texte et image : la scène est forte et, quelques lignes plus bas, notre médecin ne peut s’empêcher d’admettre son émotion...
Qu’il utilise l’un ou l’autre des procédés – ou bien les deux à la fois – Hocquard est avant tout un fantastique " descripteur ". L’extrême précision de sa relation est sans nul doute le trait le plus saillant de son récit : rien n’échappe à sa plume, qui griffe le réel avec une rigueur et une exactitude absolument confondantes. Ici le photographe vient prêter main-forte à l’écrivain. Lorsqu’il dépeint une scène, en effet, Hocquard joue de la focale ; il prend d’abord la mesure du tableau, dessine le contour du cadre, puis observe la répartition de la lumière. À la manière de l’auteur des Ménines, il ne néglige aucun détail puis, par un glissement habile, il cible davantage son sujet en isolant une partie du tableau, dont il fournit soudainement un gros plan. Songeons à la description du mandarin gouverneur de Hµ-Néi, dont Hocquard dépeint successivement la fonction, le rôle administratif, le quartier où il réside, la maison, le salon de réception. Brusquement, la description se focalise sur la main du mandarin, cette main aux " grands doigts maigres décharnés, renflés aux jointures comme des sarments de vigne, des doigts froids, comme momifiés, rendus plus longs encore par de grands ongles mesurant trois ou quatre centimètres ".
C’est pourtant dans la peinture des scènes de la vie quotidienne et des outils de la civilisation matérielle que Hocquard déploie tout son talent, et c’est là que son témoignage est le plus précieux. Considérons un instant ce que dit notre auteur de ces véritables artistes qu’étaient les " barbiers-auricures " de Hµ-Néi :
" Le
Figaro et son client sont à cheval sur un banc de bois dont ils occupent chacun
une des extrémités. Ils se font face, et, pendant que le rasoir court, l’opéré
surveille sa marche dans une petite glace ronde qu’il tient de la main gauche.
La barbe est vite expédiée. Un coup de rasoir sur les tempes pour finir, et la
deuxième phase de l’opération commence. C’est la plus importante ; il faut
voir avec quel soin l’opérateur dispose ses instruments, les essaye sur le
doigt, place son client, examine les conduits auditifs, le pavillon de chaque
oreille, se rend compte en un mot des moindres détails de la région sur
laquelle va porter son travail. Il commence par un grattage minutieux avec la
curette, puis il donne deux ou trois coups du petit pinceau ; il termine
par l’introduction jusqu’au tympan du bouton monté sur tige, qu’il fait tourner
délicatement ; c’est la phase la plus agréable, si l’on en juge par la mine
de l’opéré, qui clôt à demi les yeux et dont la figure prend une expression de
satisfaction béate. ".
En cheminant le long de la rivière Claire, Hocquard passe par un petit bourg et il en profite pour nous dépeindre – et photographier – un devin de village (prétendument) aveugle conduit par un enfant ; accroupi sur sa natte, l’homme hèle la clientèle et, quand d’aventure on lui demande de prévoir l’avenir, il prend un air inspiré, marmonne quelques phrases mystérieuses, jette en l’air trois sapèques puis, avant de rendre son oracle, il examine, en les tâtant de ses doigts, sur quelle face les pièces sont tombées. Hocquard ajoute que ces magiciens aveugles ou infirmes se groupent parfois à trois ou quatre pour employer un jeune enfant qui prend la tête du cortège et leur sert de guide : c’est, dit-il, " un tableau original et bien digne de tenter un peintre ". Ce peintre se rappelle parfois qu’il est médecin, comme dans cette description d’une machine à décortiquer le paddy dont – métaphore plutôt inattendue – " la meule supérieure ressemble à un gros ménisque biconcave ".
Ailleurs, on trouve encore d’extraordinaires descriptions de la vie rurale, comme par exemple ce croquis d’un attelage de bœufs composé d’un " morceau de bois recourbé [qui] repose par son milieu en avant du garrot où il est maintenu par une corde qui fait le tour du cou ; deux autres cordes, fixées à chacune des extrémités de ce bois, passent, l’une à droite, l’autre à gauche de l’animal, pour aller s’attacher au timon. La main droite du laboureur appuie sur le soc de la charrue, tandis que de la gauche il dirige l’attelage, en tirant sur une longue ficelle fixée par un bout dans un trou faits au naseau du bœuf. ".
Il faut encore évoquer les pages expliquant la fabrication traditionnelle du papier sur les rives du grand lac de Hµ-Néi ou celle des tourteaux d’où est extraite l’huile à L¹ng-S¬n. Il conviendrait de citer les passages où notre auteur décrit le jeu de ®Çu-hå consistant à lancer de fines baguettes de bois qui, après rebond sur un billot, doivent venir se ficher dans un vase posé plus loin, ou encore l’évocation du changeur d’argent dont l’oreille exercée parvient à distinguer la mauvaise monnaie de la bonne.
Minutieuses, précises, scrupuleuses, les descriptions d’Une campagne au Tonkin sont si abondantes qu’elles déjouent toute tentative d’en dresser l’inventaire. Mais il faut signaler que certaines d’entre elles sont d’autant plus précieuses qu’elles évoquent des réalités aujourd’hui disparues. C’est notamment le cas pour la fameuse " Pagode des Supplices " (B¸o-¢n), au bord du lac Hoµn-KiÕm, à Hµ-Néi, dont il ne reste aujourd’hui qu’un modeste pagodon mais qui était, jadis, un très vaste monument comportant trente-six corps de bâtiments et une multitude de stûpa. Hocquard la décrit et nous en donne une photographie : sauf erreur de notre part, c’est désormais la seule représentation qui existe de cet ancien lieu de culte. Dans un tout autre domaine, il faut encore signaler ici que Hocquard fut le premier à décrire et expliquer le système de protection magique que les Vietnamiens mirent en place contre le " mauvais œil ", ces fameux remparts ou écrans, ordinairement faits de matières végétales (et non de maçonnerie, comme il était davantage pratiqué en Chine), qui étaient destinés à barrer la route aux influences néfastes.
Paysages, villes, scènes de la vie rurale ou urbaine, activités artisanales, sites, monuments, cultes, personnages célèbres ou petites gens : tout cela est décrit par Hocquard, et avec une justesse de trait et une acuité auxquelles il faut rendre hommage.
Curiosité, estime et sympathie
Or c’est bel et bien la curiosité (le mot apparaît cinquante et une fois dans le livre) qui est à l’origine de ce travail de description et qui constitue le ressort essentiel du récit. Hocquard écrit : " J’ouvre à chaque fois mon cahier de notes, car j’ai toujours un détail curieux à y inscrire " et, un peu plus loin : " Cette existence faite d’imprévu, de sensations vives et toujours neuves, si rapides qu’il faut les noter au vol de peur qu’elles ne s’oublient, si variées qu’elles tiennent l’attention constamment en éveil et qu’en écartant l’ennui elles font perdre jusqu’à la notion du temps ". Mais cette curiosité, il faut le souligner, n’est pas chez Hocquard un simple trait de caractère, une pure disposition de l’esprit qui s’appliquerait indifféremment à n’importe quel objet. Non, ce désir de connaître s’enracine profondément dans le respect et la bienveillance qu’éprouve notre auteur pour la civilisation vietnamienne. Relatant ses promenades hanoïennes avec ses collègues médecins, il peut écrire :
" Nous
nous arrêtons à chaque pas pour noter un détail curieux, pour faire sur le vif
une étude de mœurs intéressante. En France, les Annamites sont encore
considérés comme des sauvages par bien des gens ; ils possèdent cependant
une civilisation plus ancienne que la nôtre, et qui, pour être toute
différente, n’en est ni moins complète, ni moins raffinée. "
Cette petite phrase n’est pas neutre. Il y a là une prise de position qui constitue en même temps, à l’adresse du lecteur, une déclaration d’intention : il ne faut pas compter sur Hocquard pour flétrir la société vietnamienne ou broder un tissu de mensonges et de calomnies. Il ne faut pas compter sur lui pour abonder dans le sens d’une jeune littérature à prétention exotique qui sait si bien flatter les bas instincts du lecteur métropolitain. Il ne sera pas ce " joueur de flûte colonial " qui agaçait tant le sage Pujarniscle. À l’inverse, Hocquard cherchera à comprendre et, pour ce faire, à d’abord observer.
Sans ostentation ni affectation, l’auteur nous explique comment il procède : il va flâner aux alentours du campement, prend sur son temps de repos pour faire quelques excursions à pied ou à cheval, interroge les gens pour obtenir des renseignements sur un spectacle qui l’étonne, et il passe encore une bonne partie de son temps libre chez les petits commerçants, tant il est vrai que " cinq minutes passées dans leurs petites boutiques en apprennent plus long sur les mœurs annamites que bien des gros livres ". Notons d’ailleurs que les références livresques traditionnelles sont rares dans Une campagne au Tonkin (un livre de littérature vietnamienne, un herbier, le code Gia-Long, un article de Silvestre) ; Hocquard a peu préparé son voyage (mais, à l’époque, qu’aurait-il bien pu lire ?), et c’est " sur le terrain " qu’il s’est renseigné en se faisant expliquer des ouvrages importants tels que le Livre des rites (Kinh LÔ), le Livre médical de l’empereur (Hoµng §Õ Néi Kinh), ou encore ce qu’il appelle les " grimoires " des géomanciens (le Thiªn C¬, le B×nh D¬ng To¸n Tu ou le TuyÕt-T©m).
Si le besoin s’en fait sentir, Hocquard n’hésite pas à mettre la main à la poche pour rendre son interlocuteur plus volubile. En octobre 1885, en mission sur la rivière Noire, non loin de Tuyên-Quang et surpris par la nuit, il installe son ambulance dans la maison d’un ancien mandarin qui, selon ses dires, se montre fort peu coopérant et " très rébarbatif ". Pendant la nuit, notre auteur est réveillé par la musique provenant d’une pièce attenante à sa chambre dont on lui a interdit l’accès. " Fort intrigué ", il risque un œil à travers deux planches mal jointes de la cloison et peut ainsi voir son hôte accomplir la traditionnelle cérémonie du culte des ancêtres. Le lendemain matin, après avoir envoyé " aux informations le plus intelligent de [ses] boys avec deux ou trois ligatures de sapèques pour délier la langue des serviteurs de [son] hôte ", il apprend que ce vieux mandarin, retiré de la vie publique, a organisé cette cérémonie pour se faire pardonner l’intrusion des étrangers dans sa maison.
Hocquard était un badaud qui aimait à fureter, observant les uns, interrogeant les autres, constamment avide de se faire expliquer ce qu’il croyait ne pas bien comprendre. Il se renseigne et, s’il le faut, n’hésite pas à " essayer ", par exemple de mâcher une chique de bétel ou de manger de la viande de chien : la première est agréable, la seconde " pas trop désagréable "...
Il ne faudrait pas réduire cette " curiosité " au simple désir de collecter de l’information. Engendrée par la curiosité, mais aussi par la sympathie, la recherche du contact avec la population n’a pas toujours pour simple but de remplir le " cahier de notes " ; c’est aussi une manière de s’accorder une pause et de se comporter non plus comme un soldat, témoin privilégié des horreurs de la guerre, mais comme un individu, et parfois presque comme un villageois, un ami. Témoin cet extrait, où il relate sa visite à la famille de son collègue Ngô-Daï, dans les environs de Nam-§Þnh :
" On
m’offre le thé et le bétel, je caresse les enfants, je prends des nouvelles de
tous et je me fais présenter les amis de la maison que je ne connais pas
encore. Ces devoirs une fois remplis, je m’étends comme les autres sur le cadre
en bambous, avec un petit oreiller d’osier sous ma tête, et je me laisse vivre
à l’annamite pendant les longues heures, en compagnie de tous ces braves gens
qui me considèrent comme un des leurs. ".
Parce qu’il renferme, dans son sens originel, une nuance de compassion qui exclut la commisération, et aussi parce qu’il a d’abord appartenu, en français, au lexique médical, le mot " sympathie ", plus que tout autre, semble particulièrement idoine pour qualifier l’attitude du docteur Hocquard.
Dans les autres récits de voyage au ViÖt-Nam
à la même époque
– et, malheureusement, même après – on ne trouve rien de comparable au
sentiment que dégagent les quelques lignes citées plus haut. Non pas forcément
que les Vietnamiens y soient mal jugés, ou présentés sous des traits
caricaturaux, mais, plus radicalement, parce qu’ils sont en fait absents de la
description. Le voyageur ne s’y intéresse pas. Chez Hocquard, au contraire, les
Vietnamiens occupent toute l’étendue du champ descriptif : ils sont employés
par l’armée française ou s’opposent à elle ; ils sont dans les rues ou
dans les campagnes ; ils travaillent, jouent, se marient, meurent ;
ils produisent ou achètent ; ils se soumettent ou se révoltent, bref, ils
sont divers, ils vivent et sont, pour le lecteur, vivants. On ne trouve pas
chez Hocquard – sinon une ou deux fois et souvent de manière positive – de
jugements à l’emporte-pièce qui produisent du mythe en transformant la culture
en nature : les Vietnamiens ne sont pas comme ceci ou comme cela, ils ne se
caractérisent pas à l’aide d’une série d’épithètes sentencieusement assénées,
parce que, pour Hocquard, tout est affaire de lieu, de contexte, d’époque,
d’Histoire.
Observons par exemple comment notre auteur rend compte de ce qui deviendra un topos de la littérature coloniale : la propension des artisans vietnamiens à copier servilement des modèles préexistants plutôt qu’à inventer des formes nouvelles. Hocquard commence par nous donner, telle quelle, l’idée reçue habituelle : " L’ouvrier annamite, aussi bien le brodeur que le peintre, est incapable de créer une œuvre tout d’une pièce. Il ne fait que copier plus ou moins servilement un modèle donné, et, à de très rares exceptions près, il le copie assez mal. Il n’a aucune initiative et n’est pas artiste comme l’ouvrier chinois et surtout comme l’ouvrier japonais. ". Mais, à la différence des autres auteurs, Hocquard va faire un pas de plus et nous donner quelques éléments historiques de compréhension : l’artisan vietnamien n’est pas incapable, loin de là, mais " il ne peut que perdre à être trop bon ouvrier " car :
" l’ouvrier
qui a exécuté dans son genre d’industrie un remarquable travail est
immédiatement signalé au mandarin de sa province par son chef de
quartier ; le mandarin en rend aussitôt compte au roi. Un beau jour, sur
un ordre de Hué, l’habile ouvrier est enlevé brutalement à sa famille et
expédié sur la capitale. Il y est séquestré dans un des palais du roi : on
l’occupe pendant tout le reste de son existence à travailler pour la cour,
moyennant une rétribution dérisoire, agrémentée souvent de coups de rotin. On
comprend qu’avec de pareilles mœurs les artistes tonkinois cachent leurs
talents avec autant de soin que les ouvriers des autres pays en mettent à
produire les leurs. " (p. 83).
Aussi le goût de la copie ne s’explique-t-il pas par un hypothétique " trait naturel " mais bel et bien par des causes historiques précises, en l’occurrence l’existence des ateliers d’État (côc b¸ch-t¸c), qui possédaient une sorte de monopole sur la création des produits nouveaux (monopole rappelé par l’ordonnance royale de 1734 par exemple). Parce que l’innovation était à la fois interdite et dangereuse, les artisans étaient obligés de s’enfermer dans un mimétisme répétitif. Point de fait de nature indélébile ou d’ethnologie hâtive, donc, mais de la culture et du vivant, en évolution.
Hocquard ne se contente pas d’être curieux et de rapporter une collection de faits isolés ; il explique aussi. Disons quelques mots de sa méthode. Face à une étrangeté, un fait qui échappe à son entendement, Hocquard se renseigne et mobilise à la fois les apports de la sociologie et ceux de l’Histoire. À l’occasion de son voyage dans la région de la rivière Noire, Hocquard a rencontré les populations mêng locales, et il en profite pour fournir au lecteur un aperçu historique qui, s’il comporte quelques erreurs, n’en est pas moins remarquable eu égard aux connaissances de ce temps. L’Histoire, donc, explique les mouvements de populations et, avec l’étude de la vie sociale, elle permet de rendre compte de la plupart des coutumes dont Hocquard fut le témoin. À ceux qui daubent sur les parasols, jugés ridicules, dont sont pourvus les fonctionnaires vietnamiens, Hocquard explique qu’ils indiquent le grade occupé dans la hiérarchie mandarinale ; à ceux qui colportent en Europe des " fables grossières " sur le commerce des enfants, Hocquard répond qu’il s’agit d’une simple mesure d’adoption, qui donne à l’enfant tous les droits et permet aux parents adoptifs d’assurer le culte des ancêtres ; à ceux qui se méprennent sur le sens de ce culte, Hocquard rappelle qu’il occupe une fonction précise : réunir ensemble les deux types d’âmes (hån et vÝa) qui, au moment de la mort, se séparent et s’échappent du corps, provoquant l’afflux des esprits malfaisants. Placé face à des comportements, des faits de civilisation ou des organisations sociales différentes de celle qu’il connaissait, Hocquard a cherché à les comprendre et à les expliquer, d’abord pour lui-même et pour son lecteur ensuite.
Curiosité, bienveillance, amour de la description et de l’explication, considération pour ce pays qu’il découvre, tout cela n’empêche pas Hocquard d’être un écrivain tributaire de son temps, l’aube de l’aventure coloniale française en Indochine. Cet inévitable ancrage historique se traduit rarement par les habituels préjugés ou " mal-jugés " méprisants qui faisaient florès à l’époque (même si l’on peut trouver ça et là quelques désagréables scories). Hocquard est bien au-dessus de cela et, d’ailleurs, quand ils existent, les critiques et jugements péremptoires sont habilement placés par l’auteur dans la bouche d’autrui. Au premier chapitre du livre, Hocquard décrit son installation et il évoque la question de la domesticité ; les " boys au service des Européens sont, pour la plupart, de petits vauriens sur qui il faut avoir en tout temps l’œil ouvert [...] leur plus grande occupation, une fois leur service fini, est de jouer aux cartes [...]. Ils nous volent tant qu’ils peuvent, et, lorsqu’ils se voient découverts, ils filent pour ne plus revenir ". Mais qui parle ici ? Ce n’est pas Hocquard, c’est l’un de ses collègue à qui, jouant le rôle du Candide, l’auteur pose les questions de tout arrivant fraîchement débarqué. Ainsi rapporte-t-il un jugement dédaigneux, un lieu commun du discours colonial, mais il le fait, significativement, au style indirect.
Il convient d’insister sur l’originalité de Hocquard qui, du haut de ses trente ans, découvre le pays avec un œil neuf. Pas de parti pris imbécile, pas d’exotisme complaisant. Or cette singularité de notre auteur ne doit rien au contexte, à la date précoce de son voyage, puisque les années 1884-1885 furent précisément celles de la plus grande affluence au Tonkin d’écrivains et de journalistes dont l’âge moyen était de trente ans. Hocquard est donc parfaitement représentatif de ces premiers voyageurs mais, en même temps, par le contenu de son travail, il se situe totalement en marge d’eux.
Alors, Une campagne au Tonkin produit de son époque ? Certainement, mais non point sous l’aspect de l’invective, du dédain ou du jugement condescendant. Dans l’ouvrage de Hocquard, la " tyrannie du contexte " prend des formes plus évoluées, plus subtiles, plus littéraires. Parmi elles, nous en retiendrons deux, qui nous paraissent à la fois très présentes et, parce qu’équivoques, très significatives : le traitement littéraire de la figure du coolie et la propension à toujours ramener l’inconnu au connu.
Dans le récit de Hocquard, la figure du " coolie " (le mot apparaît cent quatre-vingt douze fois dans le récit et le personnage est représenté sur cinq gravures) fonctionne un peu à la manière d’un leitmotiv obsédant qui ponctue les campagnes militaires, le transport des troupes, l’évacuation des blessés, et rappelle la situation dominante des guerriers français. Mais ce n’est pas là le plus intéressant. Ce qui est révélateur, c’est que notre auteur évoque moins les coolies, au pluriel, que le coolie, érigé à la dignité d’une figure de théâtre. D’ailleurs, quand il veut les conjuguer au pluriel, Hocquard désigne les coolies sous l’aspect d’une " nuée ", d’une " armée ", d’une " bande " ou encore d’une " escouade ". Les coolies forment un groupe cohérent, une entité indivisible. C’est sans doute le seul exemple, dans ce récit, où la diversité des individus est gommée au profit d’une vision globalisante qui renseigne peu et qui est peu pertinente.
Sous la plume de Hocquard, le coolie devient un valet de comédie, une sorte de Sganarelle (celui du Dom Juan) ou de Gil Blas, naïf et papillonnant, un serviteur dévoué, actif, débrouillard, industrieux et capable de résoudre les mille problèmes nés des campements improvisés en rase campagne, mais aussi, quand le contexte l’y pousse, couard devant le danger, roublard dans les transactions et toujours prêt à détrousser son prochain.
Le coolie est au centre du théâtre de Hocquard, où il joue d’évidence un rôle comique. Mais l’évoquer sans cesse permet aussi de faire le lien d’un chapitre à l’autre : de Hµ-Néi à B¾c-Ninh, de S¬n-T©y à Nam-§Þnh et de la rivière Noire à la rivière Claire, le coolie est immuable. C’est un point de repère pour le lecteur. Dans la narration, il joue encore le rôle d’intermédiaire, qui permet à Hocquard de décrire ce que ses yeux d’Européen ne sont pas censés voir : en rase campagne, à la frontière de Chine, l’auteur observe les coolies " qui ont les yeux fixés sur les collines " et qui " se montrent du doigt les sommets ". Renseignements pris, nous dit Hocquard, qui s’est fait expliquer la légende, ils regardent l’orientation de l’herbe qui, à la frontière, choisit son camp : jusqu’alors penchée vers le sud en territoire vietnamien, celle-ci s’inclinerait brusquement vers le nord en territoire chinois... Ici, très clairement, le valet de comédie permet un ricochet narratif : Hocquard regarde les coolies qui regardent l’herbe ; mais sans eux, il ne l’aurait pas vue.
Bien sûr, Hocquard nous dit l’extrême pauvreté du coolie et loue à l’occasion son habileté à construire des cabanes de bambou, à pêcher des poissons dans les rivières, à décortiquer le riz ou, évidemment, à porter de lourdes charges. Mais c’est tout de même l’image négative qui domine. Le coolie est d’abord un voleur : toute occasion lui est bonne pour " fureter dans les maisons, dans les pagodes même, cherchant quelque chose à voler " ; il possède " un flair inouï pour découvrir [les] cachettes " où les paysans cachent leurs maigres économies ; il va même jusqu’à dérober son panier de riz à une vieille femme qui, pour son malheur, croisait la colonne. En second lieu, le coolie est fondamentalement poltron. Lors de la bataille de Hng-Ho¸, il se terre dans les fossés ; à KÐp, il ose même abandonner sur le champ de bataille les brancards et les blessés, pour finalement prendre la fuite durant la nuit ; apeuré, il se tient encore à distance respectueuse de l’appareil de télégraphie optique qu’il prend pour une machine de guerre. Il y a finalement dans Hocquard – en filigranes et si l’on excepte l’aspect comique, qui est délibéré – un traitement de la figure du coolie qui conduit à un double résultat : animalisation (il mange parfois du rat grillé et souvent du chien, il vit " à demi nu " ou, au mieux, se vêt de feuillages, etc.) et infantilisation (il fait la fête comme un enfant, se montre insouciant et gourmand comme lui, " rôde sournoisement autour des fourneaux ", et perd son temps en palabres et complots pour des vétilles).
Mais si, pour être juste, on élargit un instant notre champ d’observation à l’ensemble du " petit peuple vietnamien ", celui qui vivait sous les yeux de Hocquard, au jour le jour, et qui ne devait rien à la présence française – paysan, commerçant, médecin, artiste ou artisan –, on ne peut manquer d’être frappé par le fait que celui-ci est traité par notre auteur avec beaucoup plus de bienveillance que ne le sont, précisément, les mandarins et coolies qui surnageaient dans le sillage des troupes coloniales. Pour s’en persuader, il suffira de comparer, par exemple, l’image de malice obséquieuse et rouée qui ressort de la description du gouverneur de Hµ-Néi, l’homme à la " longue main de squelette " qui, tout dévoué qu’il est aux autorités françaises, craint un attentat contre sa personne, et, en vis-à-vis, la peinture du vieux mandarin, retiré dans son village, chez qui Hocquard assiste à une cérémonie funéraire, et qu’il nous présente comme un digne vieillard, à qui il ne marchande pas son estime, dont l’air peu engageant s’explique par sa lassitude des affaires, entendez par l’intrusion des étrangers. En passant par la figure du coolie, nous aboutissons ainsi à déceler, chez Hocquard, un traitement très différencié des personnages, moins peut-être en fonction de leurs activités sociales qu’en fonction de leur positionnement face au monde étranger qui, en 1884, surgissait brusquement devant eux. En définitive, pour notre plus grand bonheur, ceux à qui Hocquard prête attention, ceux à qui il accorde toute sa considération, ce sont d’abord et avant tout les " petites gens " et ceux qui se meuvent encore dans un monde entièrement vietnamien.
C’est précisément le souci de rendre intelligible ce monde vietnamien qui amène notre auteur à user de différents artifices visant à ramener l’inconnu au connu. Cette méthode, qui ancre Hocquard dans son temps, mais là encore pas complètement, nous le verrons, mérite d’être signalée parce qu’elle relève d’un courant littéraire (et sans doute un peu plus que cela) bien déterminé qui, en tendance, induit à fortement minimiser la singularité culturelle des populations locales.
Le procédé est en effet assez discutable quand il touche au domaine de l’ethnographie, de l’histoire ou de l’organisation administrative du ViÖt-Nam. Par exemple, l’auteur compare les chefferies mêng aux seigneuries féodales en Europe (" chez nous "), remarquant que le fils aîné succédait à son père tandis que les autres enfants devaient partir chercher fortune ailleurs, " comme nos cadets d’autrefois " ; il assimile les chefs de communes (lý-trëng) aux maires français ; il note que le grade mandarinal est indiqué par les couleurs ou la forme des ornements, " comme les couronnes héraldiques peintes sur les panneaux d’une voiture indiquent, chez nous, le rang de son propriétaire dans la hiérarchie nobiliaire ". Cette manière de procéder permettait à Hocquard de présenter à son lecteur une société vietnamienne moins étrange, plus accessible, plus semblable à la sienne (et, finalement, plus assimilable aussi). Mais le récit y perd en vérité car les chefferies mêng n’avaient, elles, rien à voir avec des fiefs seigneuriaux, le lý-trëng n’était pas un " maire ", et l’étiquette mandarinale n’entretient aucun rapport avec la hiérarchie nobiliaire.
Ramener l’inconnu au connu constitue, à ce premier niveau, une démarche ambiguë, louable dans ses intentions, mais pernicieuse dans ses effets parce qu’elle porte en germe les travers de toute une littérature indochinoise à venir, littérature pour laquelle la culture vietnamienne sera soit désespérément simple, soit franchement incon-naissable, alors qu’elle n’était que différente.
Mais il faut prendre garde à la chronologie et ne pas projeter des réalités à venir sur ce récit de voyage que Hocquard rédige, rappelons-le, entre 1886 et 1888. À cette époque, la méthode de l’auteur était finalement très adaptée pour aller à rebours d’une littérature exotique de complaisance, qui se souciait moins de décrire la réalité que d’édifier (ou d’effrayer) le lecteur. Loin des " doux sauvages " ou des " barbares féroces ", l’objectif de Hocquard est finalement simple, puisqu’il s’agit de faire aimer ce qu’il a aimé, de rendre compte d’un pays lointain et tenter de dresser un portrait sympathique, juste et nuancé de ses habitants. Pour ce faire, notre auteur a opté pour ce qui était alors la meilleure méthode possible : en proposant des équivalences et en suggérant des rapprochements, il s’insère dans le quotidien du lecteur métropolitain. Il atténue l’exotique, le rend plus digeste, comme lorsqu’il s’agit de rapprocher le goût d’une confiserie vietnamienne de celui du " nougat à la pistache de Montélimar ", le théâtre de marionnettes du " guignol du Luxembourg ", ou encore les comédiens des troupes ambulantes des " vieux cabotins qu’on voit chez nous courir de ville en ville ". Le procédé est même franchement drôle lorsqu’il permet de ridiculiser les moqueurs, par exemple ceux qui se gaussent des contorsions des danseuses vietnamiennes sans se rendre compte, dit Hocquard, qu’elles riraient tout autant des " effets de pointe " des ballerines parisiennes.
Par petites touches de quotidienneté savamment appliquées, page par page et situation par situation, Hocquard va même un peu plus loin. Insensiblement, au fil de la lecture, s’estompe la distance initiale et a priori qui semblait, à tort, séparer le lecteur de ce monde lointain, inconnu et redouté. C’est, à cette époque, un prodigieux tour de force, parce que la démarche suppose un recours aux " universaux ", elle mobilise les éléments communs à tous les hommes, les éléments qui les unissent bien plus qu’ils ne les séparent. L’auteur prend les Vietnamiens pour ce qu’ils sont, des hommes vivant au sein de communautés dotées de règles, d’us et de coutumes qui, dans leurs principes sinon dans leur manifestations, ne diffèrent pas énormément de celles en vigueur chez les Occidentaux à qui s’adresse son livre. Les conditions même de la vie sont, ici et là, très semblables. Dans le deuxième chapitre, après avoir écrit que les Vietnamiens profitent de la vie, dépensent et s’amusent quand il le faut parce que les incessantes prédations du mandarin et des pirates rendent illusoire la constitution d’un pécule qui peut, à tout instant, disparaître, Hocquard ajoute benoîtement : " Il existe certainement en langue annamite un proverbe analogue à celui de Beaumarchais : Dépêchons-nous de rire pour ne pas avoir à pleurer ." Autre illustration, entre mille : à propos de la pratique locale de la médecine, Hocquard stigmatise ceux qui daubent sur l’efficacité de la médecine traditionnelle (" On croirait entendre nos professeurs de faculté se moquer agréablement des remèdes de bonnes femmes ", et il nous dit avoir appris " une foule de recettes absolument analogues à celles que prônent en Europe les vieilles commères qui s’occupent de médecine ". Ici comme là-bas, semble dire Hocquard, les hommes sont bien les mêmes : même nécessité, pour les uns, de la médecine populaire, et même condescendance des autres envers cette pharmacopée empirique…
Une campagne au Tonkin est un bel ouvrage, qui constitue une mine de renseignements dans des domaines aussi variés que l’histoire, la géographie, la religion, les arts populaires, le système politique, la vie quotidienne, l’économie des campagnes, l’architecture, la faune et la flore, la littérature, etc. À titre d’exercice de style, mais au risque de trahir le texte original, on pourrait fort bien éliminer de cet ouvrage les quelques descriptions d’expéditions militaires et références franco-françaises : on obtiendrait ainsi une introduction au ViÖt-Nam et à ses cultures d’une étonnante acuité.
Acuité : tel est en définitive le maître-mot qui caractérise le travail de Hocquard et qui justifie si bien à la fois de sa formation médicale et du jugement proustien placé en exergue de la présente introduction.
Philippe Papin
Hµ-Néi, 1999
En marge de la préface :
le contexte historique
Sans qu’il soit nécessaire de rappeler le détail de la colonisation française au ViÖt-Nam, il n’est pas inutile de dire quelques mots du contexte historique lorsque débute le récit du docteur Hocquard, en 1884.
Après le bombardement du port de Tourane (§µ-N½ng) en septembre 1858, les troupes françaises s’emparèrent de Saïgon, le 17 février 1859 et, huit ans plus tard, la Cochinchine devint colonie française. En 1873, Francis Garnier dirigea une expédition au Tonkin, qui aboutit finalement au traité du 15 mars 1874, par lequel la cour de HuÕ cédait sa souveraineté sur l’ensemble de la Cochinchine, autorisait la libre navigation sur le fleuve Rouge, acceptait l’ouverture de trois ports (Hµ-Néi, H¶i-Phßng et Qui-Nh¬n) où s’établirent des consuls français et, enfin, s’en remettait à la France pour l’ensemble de sa politique extérieure. Il s’agissait d’un protectorat sans le nom.
En 1879, la situation se tendit car d’une part le roi Tù-§øc fit appel à la Chine contre les rebelles chinois au Tonkin et, d’autre part, l’idéologie expansionniste était désormais au pouvoir, en France, avec Jauréguiberry comme ministre de la Marine et des Colonies et, au ViÖt-Nam même, avec Le Myre de Vilers comme premier gouverneur civil de la Cochinchine. Pour ce qui concernait le Tonkin, tous deux étaient favorables à la révision du traité de mars 1874 jugé trop flou. Les pressions s’intensifièrent sur la cour de HuÕ qui, de son côté, se préparait à l’affrontement en faisant fortifier plusieurs places et en négociant l’appui des autorités chinoises, notamment lors de la remise des traditionnels " présents " à la cour de Pékin en octobre 1880.
En juillet 1881, le Parlement français vota les crédits de guerre pour
l’envoi d’une expédition au Tonkin et, en mars 1882, le ministre de la Marine
autorisa le gouverneur de Cochinchine à déployer des troupes au Tonkin : ce fut
l’épisode d’Henri Rivière qui, allant plus loin que prévu, attaqua et conquit
la citadelle de Hµ-Néi le 25 avril
1882. Malgré cette victoire et en raison de difficultés en Égypte, la France
temporisa, et la cour de HuÕ en
profita pour appeler la Chine à la rescousse. En juin 1882, trois bataillons
venus du Yunnan installèrent leur campement dans la province tonkinoise de Hng-Ho¸. L’exécution d’Henri Rivière, en
mai 1883, fournit le prétexte attendu par les Français qui envoyèrent quatre
mille hommes au Tonkin. Parallèlement, Harmand y fut nommé commissaire général
civil de la République française, avec mission d’imposer un protectorat
véritable. En quelque sorte, la mort de Rivière explique la présence de
Hocquard.
Les Français attaquèrent ThuËn-An (18-20 août 1883). Le roi Tù-§øc étant décédé le 19 juillet 1883, la cour de HuÕ fut plongée dans des querelles dynastiques internes qui paralysèrent son action et facilitèrent la signature de la convention du 25 août 1883, dite traité Harmand, convention par laquelle le protectorat français était institué au Tonkin. À cette date, pourtant, la situation sur le terrain n’était guère brillante pour les Français, qui se trouvaient partout encerclés et en butte à l’opposition des mandarins et lettrés que la cour avait appelé à se soulever contre l’occupant ; d’autre part, la Chine faisait connaître son mécontentement après la signature du traité de protectorat. Sous la pression des Français, la cour rédigea une proclamation ordonnant de cesser toute résistance au Tonkin (26 septembre 1883), mais elle fut peu respectée. En effet, les régents qui détenaient le pouvoir à HuÕ venaient de déposer le roi HiÖp-Hoµ, acte sacrilège qui ruinait le crédit des dirigeants de la cour tout en permettant aux lettrés et mandarins révoltés de se réfugier dans l’image d’une monarchie idéalisée. Certains d’entre eux, notamment dans les régions de Hµ-Néi et de H¶i-D¬ng, se mirent donc à disposition de la Chine et des Pavillons-Noirs contre la France et contre HuÕ... qui dut bien reconnaître formellement le protectorat de la France, en décembre 1883. À cette date, donc, soit à la veille de l’arrivée du docteur Hocquard, la monarchie des NguyÔn perdait pied au Nord, tandis que la France devait faire face à des coalitions locales de résistants vietnamiens, de troupes chinoises et de Pavillons-Noirs. Après deux années de campagne, l’administration militaire du général Courcy laissait sa place à une résidence générale d’Annam et du Tonkin : le pouvoir était passé du ministère de la Marine à celui des Affaires étrangères.
Le voyage de Hocquard se situe entre l’instauration du protectorat français au Tonkin (traité Harmand) et l’établissement d’une administration civile avec Paul Bert.
Dans la présente édition, des notes permettent de situer le récit du docteur Hocquard dans son contexte, apportant parfois des précisions supplémentaires qui peuvent être utiles pour la bonne compréhension du texte.
Bibliographie
et note sur la présente édition
Concernant le docteur Hocquard en général et Une Campagne au Tonkin en particulier, la bibliographie est extrêmement réduite. Seul se détache vraiment l’excellent article de M. §inh Träng HiÕu, dont la relecture scrupuleuse et les conseils avisés ont d’ailleurs été précieux pour établir la présente édition.
Sur la vie de l’auteur, on ne trouve que deux courtes notices et deux articles, qui traitent à la fois de l’auteur et de son travail de photographe ou d’écrivain.
– Antoine Brébion et Antoine Cabaton, Dictionnaire de bio-bibliographie générale, ancienne et moderne, de l’Indochine française, Paris, 1935, pp. 194-195. Cette notice comporte des erreurs.
– Antoine Brébion, notice dans Hommes et Destins, IPHOM, Aix-en-Provence, tome VI.
– Gilbert Gimon, " Édouard Hocquard, reporter au Tonkin ", revue Prestige de la Photographie, n° 7, juin 1979, pp. 66-69 et 81-83.
§inh Träng HiÕu, " Le Docteur Hocquard, médecin-militaire, photographe et témoin privilégié de la civilisation vietnamienne il y a un siècle, 1884-1886 ", Université de Paris-7, UFR Langues et Civilisations de l’Asie orientale, section de vietnamien, Cahiers d’études vietnamiennes, n° spécial 7-8, 1985-1986, pp. 52-89. Voir notamment l’excellent index thématique, pp. 66-68.
Service historique de l’armée de terre (Vincennes), dossiers des pensions, 1898-1911, n° 94 079, 4e série.
Françoise Durand-Évrard et Nicole Célestin (sous la direction de), Le Tonkin, 1884-1885 – Photographies du docteur Hocquard (cédérom, ministère de la Culture / direction des Archives de France, 1999).
Pour l’étude du contexte, nous nous sommes appuyés sur une série d’ouvrages et d’articles, tant en français qu’en vietnamien, d’où se détachent les titres suivants :
– NguyÔn V¨n Phong, La Société vietnamienne de 1882 à 1902 d’après les écrits des auteurs français, PUF, Université de la Sorbonne, Paris, 1971.
– NguyÔn ThÕ Anh, Monarchie et fait colonial au Vietnam, 1875-1925, L’Harmattan, Paris, 1992.
– Fourniau Charles, Les Contacts franco-vietnamiens en Annam et au Tonkin de 1885 à 1896, thèse de doctorat d’État, dactylographiée, 1983.
– Collectif, Histoire militaire de l’Indochine française, IDEO, Hanoï, 1931, 2 tomes.
– NguyÔn V¨n T©n, Tõ ®iÓn ®Þa-danh lÞch sö ViÖt-Nam [Dictionnaire de toponymie historique du Viêt-Nam], V¨n-Ho¸, Hµ-Néi, 1998.
– H÷u Ngäc et alii, Dictionnaire de la culture traditionnelle du Viêt-Nam (ThÕ-Giíi, Hµ-Néi, 1997).
– Collectif, Bulletin des amis du vieux HuÕ (édition sur cédérom, établie par Philippe Papin et Philippe Le Failler, Pacific-Rim/École française d’Extrême-Orient, Hµ-Néi, 1998).
L’auteur abordant dans son livre une multitude de sujets différents qui relèvent de domaines extrêmement divers, le travail d’annotation critique s’est appuyé sur une très longue liste d’ouvrages ou d’articles qu’il n’est pas possible de mentionner ici.
La présente édition s’est efforcée de respecter l’intégrité du texte original. Cependant, dans le but de lui conférer une certaine unité, nous avons orthographié de manière identique des termes vietnamiens que l’auteur transcrit tantôt d’une manière et tantôt d’une autre (Halong et Along, Dong-Khan et Dong-Khanh, Haï-Phong et Haï-phong, Bavi et Ba-Vi, etc.). Hormis la correction des coquilles, d’ailleurs fort peu nombreuses, les seules modifications importantes concernent la ponctuation où, au point virgule sans cesse employé par l’auteur, nous avons parfois substitué un point final, une virgule ou un tiret. Enfin, pour des raisons éditoriales, certains chiffres ont été transcrits en lettres tandis que l’usage des caractères italiques et romains a été uniformisé selon les règles actuellement en vigueur pour distinguer les citations, les traductions et les dialogues. Ces changements mineurs n’affectent pas la lisibilité du texte et ne trahissent rien d’essentiel dans le récit du docteur Hocquard.
La recherche par thèmes, par époques ou par lieux est simplifiée par la présence, en tête de chacun des vingt-trois chapitres, de sommaires qui sont tous regroupés à la fin de cette édition, dans la table des matières. Mais, parce que ces sommaires sont très généraux et qu’ils ne fournissent pas le détail des informations, il nous a semblé utile d’enrichir le texte d’un index précis qui, pour être complet, concerne à la fois le texte et les notes, le français et le vietnamien, les toponymes, les noms de personnes, les monuments, les titres et fonctions et l’ensemble des notions liées à la vie religieuse, sociale et culturelle.
Afin de pouvoir emboîter le pas au docteur Hocquard et suivre de près son périple, afin aussi de rendre ce dernier plus concret, nous avons enfin jugé utile de dresser deux cartes qui, nous l’espérons, rendront plus aisée la lecture de cet ouvrage.